Joaillerie et horlogerie : le prix de la patience

Depuis quelques années, le luxe semble désorienté. L’arrivée de marques premium, l’abondance de l’offre de produits « de luxe » et un certain triomphe de la communication événementielle ont pour le moins désarçonné les clients à la recherche d’exclusivité et conduit à une crise de confiance. Authentifier le vrai luxe, expliquer le « temps long » nécessaire à la réalisation d’un objet, retourner aux racines de la valeur, justifier des prix élevés induits par la rareté des matières, l’authenticité d’un savoir-faire traditionnel… voilà le nouvel enjeu des acteurs du luxe aujourd’hui. Par Isabelle Hossenlopp

Pédagogie du « temps long »

Ce nouvel enjeu, expliquer le luxe au plus grand nombre, relève d’abord d’une démarche pédagogique. Le mouvement Slow Made, véritable think tank sur le sujet du « temps long » ou l’INMA (Institut National des Métiers d’Art) figurent parmi les acteurs qui mettent les savoir-faire au cœur de leur action. Temps de la conception et de la réflexion, maîtrise du métier, respect de l’éthique, transmission des valeurs attachées à la culture et au savoir-faire, compréhension et appropriation de l’objet font partie des multiples aspects qui entrent dans cette pédagogie destinée au public.

La joaillerie et l’horlogerie en sont une illustration parfaite, domaines de prédilection où les termes de « temps long » et de « développement patient » se justifient pleinement.

A la recherche des pierres

En haute-joaillerie, la recherche des pierres peut prendre plusieurs années. La production des mines est aléatoire et les filons, qui ont mis des millions d’années à se constituer, ne sont pas éternels. Les rubis sont devenus introuvables dans une belle qualité. Les émeraudes, qui semblent revenir à la mode, deviennent également rares. Selon Michel Bruley, expert en pierres précieuses, « On n’a pas encore trouvé une mine qui donne la qualité des émeraudes colombiennes de Muzo, les plus belles du monde, mais qui ne peuvent fournir toute la demande. Quant au prix des rubis sang-de-pigeon, c’est-à-dire de la plus belle couleur, ils peuvent dépasser 200 000 e le carat ! Aujourd’hui, toutes les grandes Maisons demandent des pierres superbes, d’une transparence totale et sans défaut. Les bijoux sont irréprochables mais le coût réside en grande partie dans la rareté de ces gemmes ».

Autre difficulté majeure, l’appairage, c’est à-dire l’assortiment des pierres dans un ensemble. Celles-ci doivent toutes avoir la même couleur, la même densité et la même taille sur un bijou. Le collier Emeraude en Majesté de la collection Peau d’Ane de Van Cleef & Arpels est un modèle du genre. L’appairage des 29 émeraudes de Colombie totalisant 195,11 carats a demandé plusieurs années. Celles-ci ont une nuance étonnante, variant du vert-jaune ou vert-bleu selon l’angle sous lequel on les regarde.
Ce collier, transformable, a demandé 5 000 heures de travail (1).
Non loin de la place Vendôme, la créatrice de haute-joaillerie Brigitte Ermel a cherché en vain à appairer une somptueuse tourmaline verte de Namibie de 37.63 carats. La rareté de sa couleur intense proche de l’émeraude, légèrement bleutée, et sa forme coussin en faisait une pierre unique, impossible à appairer. Après 3 années de recherches, le projet de parure a dû se transformer en bague, baptisée Jardin de Rêve « parce que c’est un bijou de rêve, une pierre comme celle-ci, c’est introuvable ». précise Brigitte Ermel (2).

Et comment ne pas évoquer les rarissimes diamants de couleur... Ils déclenchent de véritables folies aux enchères de Christie’s et de Sotheby’s, où le carat (un carat = 0,20 grammes) dépasse parfois le million de dollars ! Le propriétaire de la mine sud-africaine de Cullinan, gisement qui a donné des diamants fabuleux, explique qu’en six ans, il a extrait cinq millions de carats de diamants, mais parmi eux… seulement cinq diamants bleus. En joaillerie, c’est la terre qui décide.

Une maturation lente

Le « temps long » s’illustre ailleurs encore, dans toutes les étapes de fabrication du bijou. Cartier a révélé lors de la dernière Biennale des Antiquaires son prestigieux Collier Reine Makéda, une dentelle de pierreries détachable en deux parties et inspirée d’un collier d’apparat indien créé par le joaillier en 1930. Ce travail complexe a exigé plus de 3 300 heures de travail (3).

La ciselure à la main du collier Extremely Piaget, réplique d’un collier historique de la Maison, a pris 800 heures (4 et 5). Le serti de la bague Corolle Soir en rubis et diamants Dior Joaillerie a totalisé 900 heures d’atelier, après 6 mois passés à rechercher et appairer les 45 rubis nécessaires. Pour réaliser le Collier Trèfles Mystérieux  de Van Cleef & Arpels en émeraudes et diamants, il aura fallu 3 500 heures. L’émeraude est souvent habitée par des inclusions minérales ou liquides qui la rendent plus fragile et donc plus difficile à tailler que les autres pierres précieuses. Chacune des petites émeraudes calibrées peut exiger jusqu’à 8 heures de taille (6).

Des années pour un calibre, des mois pour un mouvement

Dans le domaine horloger, le temps de conception d’un nouveau calibre s’étale généralement sur plusieurs années. Après cette mise au point, la réalisation d’un mouvement prendra des mois. Pour son 175ème anniversaire, Patek Philippe a conçu le nec plus ultra de la complication, le modèle Grandmaster Chime 5175 qui a demandé 7 ans de recherche. La montre comprend 20 complications et 2 cadrans réversibles. 1 366 éléments composent le mouvement et 6 brevets ont été déposés. Un mécanisme acoustique très sophistiqué permet de sonner les heures, les minutes… et la date à la demande. Sur les 7 modèles réalisés, 6 ont été mis en vente pour 2,5 millions de francs suisses pièce et préemptés avant même leur apparition sur le marché par des clients avertis et collectionneurs triés sur le volet. Dans cette stratosphère du luxe, Patek Philippe s’offre le luxe de choisir ses clients (7).

Chez les grands horlogers qui font appel aux métiers d’art, le travail du cadran, du boîtier ou la finition des composants, même invisibles, le serti, la glyptique (gravure de la pierre), la ciselure, le polissage, l’émaillage, le laquage,… sont symboliques de ce « temps long » exigé pour atteindre la perfection.

Certaines maisons vont chercher au Japon les maîtres de laque qui utilisent encore les méthodes ancestrales. D’autres se distinguent par des cadrans ornés de broderie, de marqueterie de bois, de paille, de mosaïque miniature. L’imagination n’a plus de limite pour ces montres destinées à des collectionneurs et esthètes amateurs de pièces exceptionnelles. Vacheron Constantin, dans ses montres Savoirs Enluminés, a reproduit d’anciennes enluminures du Moyen-Age avec un extraordinaire souci de précision. Les montres sont accompagnées d’un petit ouvrage, véritable leçon d’histoire ancienne donnant des éléments sur l’œuvre reproduite et le détail de l’enluminure du cadran. Il ne s’agit pas seulement d’informer le client, mais de le convaincre qu’il détient une pièce d’exception et chargée de sens (8).

 Chez Jaeger LeCoultre, les mouvements des horloges Atmos sont actionnés par les infimes variations de température. Le modèle Atmos « Le Baiser » compte 386 pièces, mais le plus remarquable est sans doute le coffret réalisé pour cette pendule qui reproduit dans une époustouflante marqueterie de bois le tableau de Gustav Klimt emblématique de l’Art Nouveau dont elle porte le nom. Plus de
1 200 pièces de bois découpées individuellement, laissées brutes ou recouvertes de feuilles d’or à la manière de Klimt composent le coffret. L’artisan a utilisé diverses tonalités d’or, allant du jaune au rose, afin de donner vie au tableau et mettre en lumière son chatoiement. Les essences de bois les plus précieuses entremêlent leurs veines et leurs teintes dans un camaïeu de bruns et d’orangés, sur un fond en loupe d’amboine brune. Buis camassari, paolo amarelo, buis des Andes, citronnier de Ceylan, loupe de madrona, loupe de tulipier, loupe de frêne, noyer, poirier, érable…ornent cette horloge magnifique réalisée en 10 exemplaires (9).

Plusieurs centaines d’heures ont été nécessaires à sa réalisation.

Perpétuer les savoir-faire traditionnels

Tout se résume dans la réflexion de Stéphane Truchi, président de l’IFOP : « Il y a aujourd’hui une véritable quête de produits transmissibles, ayant une histoire, une origine et un ancrage métier ». Les métiers au sein de ces ateliers, justement, sont devenus si rares qu’ils ont été anoblis et rebaptisés Métiers d’Art. Les groupes de luxe, LVMH, Richemont, Kering ou les Maisons telles que Chanel ou Hermès les rachètent discrètement et les prennent sous leur aile pour assurer leur pérennité et financer leur développement. Horlogers et joailliers ont le souci de maintenir ces savoir-faire anciens de grande qualité que l’on n’apprend plus. « Il faut 10 ans pour former un bon sertisseur, affirme Bernadette Pinet-Cuoq de la fédération UFBJOP, c’est un savoir-faire fragile qui peut disparaître en temps de crise ».

Pour démontrer que le luxe est un patrimoine précieux et non un marqueur social, la diffusion des connaissances sur les savoir-faire auprès du grand public est une étape nécessaire. Lier le concept de luxe à ce trésor national que sont les métiers d’art et la rareté des matériaux utilisés met le curseur à sa juste place. Il détermine où commence et où finit le luxe authentique. 

Légendes : 1 - Le collier Emeraude en Majesté de la collection Peau d’Ane © Van Cleef & Arpels.2 - Bague Jardin de Rêve © Brigitte Ermel*, 3 - Collier Reine Makéda © Cartier, 4 et 5 - Collier Extermely et détail sur la ciselure © Piaget, 6 - Collier Trèfles Mystrieux © Van Cleef & Arpels. 7 - Grandmaster Chime © Patek Phillipe, 8 - Modèle Savoirs Enluminés © Vacheron Constantin, 9 - Horloge Atmos Le Baiser © Jaeger LeCoultre.

* Après 3 années de recherches, le projet de parure a dû se transformer en bague, baptisée Jardin de Rêve « parce que c’est un bijou de rêve, une pierre comme celle-ci, c’est introuvable

  •  (1) Van Cleef & Apels Collier Emeraude en Majesté
    (1) Van Cleef & Apels Collier Emeraude en Majesté
  • (2a) Brigitte Ermel Bague Jardin de Rêve
    (2a) Brigitte Ermel Bague Jardin de Rêve
  • (3a) Cartier collier Reine Makéda photo Nils Herrmann
    (3a) Cartier collier Reine Makéda photo Nils Herrmann
  • (4) Piaget collier Extremely Piaget
    (4) Piaget collier Extremely Piaget
  • (5) Piaget ciselure du collier Extremely Piaget
    (5) Piaget ciselure du collier Extremely Piaget
  • (6) Van Cleef & Apels collier Trèfles Mystérieux
    (6) Van Cleef & Apels collier Trèfles Mystérieux
  •  (7) Patek Philippe Grandmaster Chime 5175
    (7) Patek Philippe Grandmaster Chime 5175
  • (8) Vacheron Constantin modèle or émail Grand Feu Savoirs Enluminés
    (8) Vacheron Constantin modèle or émail Grand Feu Savoirs Enluminés
  • (10) Jaeger LeCoultre Horloge Atmos Le Baiser
    (10) Jaeger LeCoultre Horloge Atmos Le Baiser