OLIVIER MARCHAL, TOUJOURS FLIC DANS L’AME

36 Quai des Orfèvres, MR 73, Gangsters, Les Lyonnais et dernièrement Borderline… Cinq films engagés et référents célébrant une police en souffrance réalisés par Olivier Marchal, lui-même ancien inspecteur de la Crim et de l’Anti-terrorisme. Réputé pour ses prises de position sans concession en faveur des flics et contre une certaine mentalité française qui précipite notre société vers le chaos, l’acteur-réalisateur-scénariste proposera une nouvelle série policière début 2016 sur Canal +. Entretien à fleur de peau !

Par Tom Saint-Firmin

Qu’est-ce qui vous a donné envie de devenir flic ?

Mon père était pâtissier à La Teste de Buch dans le Sud-Ouest et tous les samedis venait son meilleur ami, flic de profession. Ensemble, ils prenaient le café dans l’arrière-boutique. Le gamin que j’étais alors assistait à la scène et fantasmait sur ce flic porteur d’une arme qui racontait ainsi régulièrement ses anecdotes à mon père. La bibliothèque familiale était d’ailleurs riche de romans policiers. Je les dévorais… Mon héros favori : Philip Marlowe, le personnage de Raymond Chandler, flic un peu désabusé qui a du succès auprès des jolies filles, qui boit du whisky... A la télévision, les Eddie Constantine, Robert Mitchum, Charles Bronson me captivaient... Tout autant que les Jean Gabin, Alain Delon, Lino Ventura dans les films de Jean-Pierre Melville. J’avais du métier de flic cette vision que m’avaient transmis la littérature et le cinéma. Dès l’âge de dix ans, à la question posée au collège ‘’quel métier voulez-vous faire plus tard ?’’, je répondais ‘’policier’’. J’avais cette vocation, cette envie de servir et protéger le citoyen. Je voulais aussi me prouver quelque chose en tant qu’homme.

Quel genre de flic rêviez-vous de devenir ?

Un flic actif, un flic de terrain avec la vie atypique et marginale que ce métier implique forcément... et non un planqué, comme certains que j’ai rencontrés à l’école de police dont l’ambition première consistait à devenir fonctionnaire de bureau et qui, déjà, comptaient le nombre d’années restant avant la retraite. Moi, je voulais ressembler aux héros des films et des bouquins qui m’avaient donné envie de faire ce métier. Et les conférences données à l’Ecole de police par quelques grands policiers français de l’époque m’encourageaient davantage encore à devenir ce flic de terrain !

Pouvez-vous nous raconter les grandes lignes de votre parcours de flic et le décalage entre la réalité et l’image que vous vous faisiez de ce métier ?

Je m’étais classé 24ème au concours de sortie de l’Ecole de Police sur environ 600 candidats. J’ai donc eu la chance de pouvoir choisir mon affectation et d’incorporer le SRPJ de Versailles qui avait la réputation d’être le plus gros service de police judiciaire de France. J’étais très fier de cette affectation mais j’ai rapidement été déçu. Le premier jour, personne ne nous attendait. Nous avons, les quatre autres postulants et moi, finalement été reçus par un vieux Divisionnaire pas très accueillant qui nous a fait classer des fiches pendant trois semaines. Première désillusion pour moi ! Par la suite, j’avais demandé à rejoindre le groupe de répression du banditisme, mais je me suis retrouvé à la ‘‘Criminelle’’. Il s’agissait pour moi de la pire affectation qui soit. Je ne m’en cache pas, j’ai un problème avec la mort et les cadavres… Du coup, les deux années qui suivirent furent un véritable purgatoire. J’ai pataugé dans le sang et les larmes, dans des affaires et des scènes d’une violence absolue. Je n’avais plus qu’une envie : arrêter ce métier. Par chance, une offre de recrutement pour la section anti-terroriste est arrivée. Je l’ai saisie. C’était en 1982, en pleine lutte contre le groupe armé Action Directe. Pendant trois ans, j’ai effectué le métier de flic de terrain dont j’avais rêvé. De surcroît avec une équipe au sein de laquelle je me suis fait de nombreux copains. A commencer par Simon Michael qui est devenu par la suite le scénariste du film Les Ripoux. Nous étions une bande de Bad Boys qui roulaient en BMW, Golf GTi, constamment sur le terrain, de jour comme de nuit. Sur le plan professionnel, je me suis régalé. Mais, ce mode de vie entraîna aussi mon divorce. Intervinrent ensuite un changement de gouvernement et la nomination d’un nouveau patron qui démantela les structures en place afin de diviser pour mieux régner. Deuxième désillusion ! Mes rapports avec ce supérieur étaient tellement tendus que j’ai préféré demander ma mutation avant d’en venir aux mains avec lui. C’est alors que j’ai rejoint les brigades de nuit qui venaient d’être créées…

Comment décide-t-on de passer du métier de policier à celui d’acteur ?

Les circonstances, une attirance pour le métier de comédien et une rencontre. Ma nouvelle affectation aux brigades de nuit me libérait mes journées. Dans le même temps, j’ai rencontré Michèle Laroque lors d’une soirée et lui avait fait part de mon envie de devenir comédien. J’ai toujours été très cinéphile et amateur de pièces de théâtre. J’y allais tout le temps, avec à chaque fois, cette attirance inexplicable pour ce métier. J’avais le sentiment de passer à côté de quelque chose. Michèle m’a conseillé de prendre des cours et de tenter ma chance, sinon je le regretterais toute ma vie. C’est ainsi que j’ai été reçu au conservatoire du 10ème arrondissement et que pendant les sept années qui ont suivi, j’étais flic la nuit et apprenti comédien le jour. J’ai commencé aussi à écrire des scénarios et à monter mes premiers spectacles avec mon salaire de flic. Le démarrage dans ce métier a été très compliqué car le milieu du cinéma en France est ultra fermé. Comme le disait Georges Lautner qui était mon ami : ‘’C’est un métier où tout le monde s’embrasse pour mieux s’enculer’’. Je n’avais pas d’autre choix que de travailler, travailler, travailler... J’ai vraiment bossé comme un forcené pour réussir... Avec des périodes de doutes lorsque j’ai été escroqué par une productrice qui ne m’a pas payé. Au bout d’un an, j’ai dû réintégrer la police. Pour moi, cela était terrible ! J’ai été mis au placard à taper des plaintes à la machine. J’étais fini dans ce métier de flic que j’avais tant idéalisé. Quant à celui d’acteur, il venait de s’évanouir. J’ai fait une dépression. Je n’avais plus une tune. Alors, j’ai travaillé comme physionomiste à l’entrée d’une boite de nuit, portier au Hard Rock Café, maçon et fait d’autres petits boulots dans la protection et la sécurité... C’est un tournage dans une pub pour Dunlopillo qui m’a permis de me remettre à flots. Ma première fille est née et j’ai décidé d’enfoncer les portes plutôt que d’être timide. Plutôt que de m’excuser presque d’avoir écrit un scénario, je disais désormais : ‘’Lisez, c’est bien !’’ J’ai eu la chance de croiser Yves Rénier qui cherchait un auteur pour sa série Commissaire Moulin. Il a adoré mon écriture et c’est ainsi que cela a vraiment démarré...

D’où vous venait ce talent d’écriture ?

Dès mon plus jeune âge, j’écrivais des nouvelles, des poèmes...
J’ai toujours aimé l’écriture, le français, la philo... Mon rêve aurait été d’être écrivain. Je n’ai pas eu les couilles pour ça.

Dans les films que vous avez réalisés qu’elle est la part d’authenticité du quotidien des flics et la part de fiction ?

La réalité est très romancée, très fantasmée. En revanche, je pense avoir été le premier à montrer les flics sous leur visage désespéré et touchant, plutôt que de les voir jouer les gros bras avec leur calibre et les plus belles gonzesses de la terre. Dans mes films, j’ai montré des mecs qui pleuraient, qui doutaient, qui avaient une vie de famille, qui se faisaient avoir par le système. Ce thème de la double vie des flics est récurrent dans tous mes films. C’est ce qui m’a le plus touché dans mon métier de flic. De voir mes potes divorcer et ne plus avoir les moyens de vivre ailleurs que dans leur voiture ou avec les clodos. A côté de ça, il y a la fierté d’être flic, d’appartenir à une tribu.
La part de vérité est dans le fond de mes films. Dans la forme, il y a un hommage au cinéma américain de Michael Mann, Sidney Lumet... Je reprends aussi à mon compte une phrase de mon producteur qui dit que le cinéma doit être plus beau que la vie. Alors plutôt que de montrer des flics en 307 qui habitent des pavillons de banlieue - même si c’est la vérité -, je préfère les mettre en scène dans un appart design, avec des belles bagnoles... Melville disait à propos de ses films : ‘’Le milieu que je dépeins n’est pas le milieu, mais c’est ainsi que j’aime le montrer’’. En ce qui me concerne, j’ai inventé dans mes films la police telle que j’aurais aimé qu’elle soit.

Comment sont perçus vos films au sein de la police et notamment par vos anciens collègues ?

Ils sont extrêmement bien vécus par les flics de terrain, mais beaucoup moins par leur hiérarchie. A titre d’exemple, lors du débat qui a suivi la diffusion du film Borderline sur France 2, aucun flic en activité n’était présent. Certains qui avaient envie de venir ont reçu une lettre leur déconseillant de s’afficher avec moi. C’est un boycott complet de mes films qui, soi-disant, donnent une mauvaise image de la police. Je suis choqué par de tels agissements face à un film qui pose des questions qui méritent un débat. Si vous aviez connaissance des lettres de flics que je reçois. Après les lettres de poilus de la guerre 14-18, je pourrais éditer un bouquin qui s’intitulerait Lettres de flics. Les mecs sont dans un état de dépression, de misérabilisme et d’abandon inimaginable. Lorsque des flics m’arrêtent dans la rue, ils me remercient de ne pas les avoir oubliés. Le système est en train de broyer ses flics. Des policiers, ou plutôt un certain type de flics, qui continuent pourtant à y croire, à se lever le matin pour aller bosser. Je les admire !

En mettant en scène le quotidien de ces policiers, c’est le message que vous souhaitez faire passer auprès des spectateurs et de ceux qui nous dirigent ?

Bien sûr ! Le spectateur l’entend. Mais, a priori, il est le seul. Avec mes films et mes prises de position, je ne suis pas en odeur de sainteté dans les hautes sphères policières. Lorsqu’il y a eu l’affaire Neyret, j’ai été mis sur écoute téléphonique, des flics me filaient… J’ai su par un ami de Lyon que Claude Guéant (Ministre de l’Intérieur à l’époque de l’affaire) voulait ma peau car je défendais Michel Neyret dans les journaux. Quand tu vois que Neyret, qui a risqué sa vie durant sa carrière, a fait huit mois de prison pour avoir détourné de la drogue dans le but de rétribuer des indics, alors que Guéant qui a détourné de l’argent de l’état (utilisation des «fonds d’enquête et de surveillance» (FES) des policiers à des fins personnelles à hauteur de 110.000 Ä) reste en liberté… Je dis : Où est la justice ?

On retrouve au cœur de vos scénarios les valeurs fortes de l’amitié et de la famille face à l’adversité … Ce sont des valeurs essentielles pour vous ?

Etre flic, c’est faire un métier d’équipe, c’est appartenir à une fratrie. En ce qui me concerne, le cordon n’est d’ailleurs pas coupé. Je me sens toujours un peu flic et très proche d’eux. Les flics se considèrent tellement rejetés qu’ils se fréquentent entre eux, en famille, le week-end…

On retrouve aussi cette valeur de la ‘’famille’’ dans le choix de faire tourner régulièrement la ‘’même famille’’ d’acteurs : Daniel Auteuil, Gérard Lanvin, Francis Renaud, Guy Lecluyse, Gérald Laroche et Daniel Duval. Idem pour les membres de votre famille... Comment expliquez-vous cet attachement ?

Cet attachement est important pour moi. Catherine est une super comédienne. Même si nous sommes séparés aujourd’hui, nous nous sommes construits ensemble et sommes amis. Elle est la première à lire mes scénarios… Il est important d’avoir quelqu’un à ses côtés qui vous dise la vérité. Tous les acteurs que vous citez sont des mecs super et des amis proches. Je n’en ai pas beaucoup… Je ne peux pas filmer un comédien qui humainement me déplaît. Or, dans le cinéma, ils sont 70%. Acteurs et actrices sont des opportunistes sans talent pour la plupart… Je veux qu’un tournage soit une fête de famille. On peut travailler sérieusement sans se prendre au sérieux ! Le cinéma français se meurt de trop de gens qui se prennent trop au sérieux. Le désamour et le désaveu du public vis-à-vis des films français viennent de cette prétention affichée par la plupart des gens de cinéma. Je n’ai pas oublié d’où je venais et j’ai la décence de respecter le public. Je suis un mec comme tout le monde qui traîne ses cassures, ses problèmes d’argent et de vie privée, dont le luxe aujourd’hui est de faire ce métier qui, aussi passionnant soit-il, peut néanmoins s’arrêter à tout moment.

Vous avez déclaré lors d’une interview que vous encouragiez vos enfants à quitter la France… Que vous-même étiez déçu par l’état d’esprit qui règne aujourd’hui en France… Quelle est votre position et votre discours par rapport ce qu’est la France aujourd’hui ?

La France avec l’Italie sont à mes yeux les deux plus beaux pays du monde. En revanche, pour ce qui est de la mentalité française… Mon père m’avait dit : ‘’Si tu travailles, tu réussiras. Ce que j’ai fait !’’ Mais une fois que vous avez réussi, vous vous faîtes pilonner de partout. Gagner du fric en France, c’est avoir honte d’avoir réussi… Il n’y a plus aucune émulation. C’est le nivellement par le bas, le règne des médiocres et des petites gens… C’est la France des Ronds de Cuirs de Courteline. Luc Besson m’avait aussi prévenu : ‘’Lorsque la foudre tombe sur la forêt, elle s’abat toujours sur l’arbre qui dépasse’’. En France, il ne faut pas dépasser de la forêt. J’encourage donc effectivement mes enfants à quitter ce pays pour aller réussir ailleurs 

Fort de ce constat, avez-vous espoir que les choses puissent changer ?

Malheureusement, je ne crois pas. Nous nous dirigeons vers le chaos absolu. On le constate avec la montée des extrémismes. Il n’y a aucune prise de conscience réelle de la situation. On dirait que cela en arrange certains…

Cela nous conduit directement à votre actualité et à la série Section zéro, saison 1, que vous avez tournée cette année et qui sera diffusée sur Canal+ début 2016… Cette fiction est l’illustration de ce que vous imaginez dans le futur ?

L’action se déroule en 2024 après la Grande Guerre Sainte qui a vu tous les états entrer en conflit. La Grande Europe s’est reconstruite sur les cendres de l’ancienne et les multinationales ont pris le pouvoir sous forme d’un conglomérat – Prométhée – qui s’est octroyé les services de milices privées pour faire régner la terreur. Les riches sont abrités dans la ville haute, tandis que les classes moyennes - dont les flics – habitent la ville basse dont un quartier surnommé Les Marches regroupe tous les pauvres et laissés-pour-compte. Ce genre de ghetto où sont parqués tous les repris de justice existe déjà à Los Angeles. Ma série est en plein dans la réalité... Une réalité qui dépasse parfois la fiction.

Vous vous lancez dans un nouveau registre qui est celui du film d’anticipation et de science-fiction… Qu’est-ce qui vous a motivé ?

C’est ma vision du monde dans vingt ans. J’ai mis dans ce film toute la violence et la tristesse que je ressentais en moi de voir notre société se désagréger, de voir les agissements des politiques... Car, j’ai peur de l’avenir, j’ai peur de ce que nous allons laisser à nos enfants. Je ne regarde plus le JT, n’ouvre plus un seul journal... Cette angoisse vis-à-vis de l’avenir, j’ai voulu en faire une série avec, de nouveau, les flics à l’honneur, ces laissés-pour-compte qui vont résister et se battre pour essayer de rétablir un semblant de démocratie.

A cette occasion, vous avez travaillé pour la première fois avec Luc Besson...

Luc et moi, nous nous apprécions. Ses premiers films figurent parmi ceux qui m’ont donné envie de faire du cinéma. C’est un grand cinéaste ! Il y a deux ans, alors que je n’avais pas le moral, il avait accepté de me rencontrer lors d’un déjeuner et il m’a remonté le moral. En prenant son stylo, il m’a dit : ‘’N’oublie pas que tu as un pouvoir face à toute cette adversité... Tu sais écrire !’’ Venant de lui, cela m’avait reboosté !

Qu’en est-il de votre projet de film baptisé ‘’Notre mère la guerre’’ adapté de la BD de Kris et Maël ?

Le projet est en stand-by car trop cher. Nous allons donc en faire peut-être une série TV. L’histoire retrace la quête de vérité d’un jeune gendarme envoyé au front pour enquêter sur des meurtres de femmes dont sont suspectés de jeunes poilus âgés de 15 à 17 ans.

Quels sont vos autres projets à venir ?

Je suis en train d’adapter un scénario d’Emmanuel Nakach (réalisateur israélien) sur l’affaire de la fraude à la TVA sur le carbone qui s’intitulera ‘’Carbone’’. J’écris aussi le scénario d’un polar dont l’histoire se déroule sur la Côte d’Azur.

Quels sont vos autres sujets de prédilection ? Ce que vous aimez dans la vie ?

J’aime la moto, j’en possède deux. J’apprécie les voitures de collection et suis propriétaire d’une vieille Porsche. Je suis un passionné de rugby car j’y ai joué pendant dix ans. C’est le seul sport que je regarde à la TV. J’aime également le vin, la bonne bouffe, les bons vivants et les moments d’amitié.

Quelles sont les autres valeurs et traits de caractère qui vous séduisent chez les autres ?

L’honnêteté, l’humilité et la gentillesse..

 

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